NON AU BODY SHAMING
Quand la moquerie derrière un écran devient du harcèlement
UNE PHOTO, UN RIRE… MAIS À QUEL PRIX ?
Quand la moquerie derrière un écran devient du harcèlement
Une scène banale. Un téléphone sorti discrètement. Une photo prise sans que la personne concernée ne s’en aperçoive. Quelques secondes plus tard, l’image se retrouve dans un statut WhatsApp, un groupe d’étudiants ou sur un réseau social. On y ajoute des émojis, une légende moqueuse, puis viennent les réactions et les éclats de rire…
Pour certains, ce n’est qu’une plaisanterie.
Pour celui ou celle qui se trouve sur la photo, l’histoire peut être tout autre.
L’image qui accompagne cet article nous interpelle précisément sur une pratique qui tend à se banaliser : photographier ou filmer un camarade à son insu dans le but de rire de son physique, de sa tenue, de sa démarche, de son comportement ou d’une situation embarrassante, puis partager le contenu avec d’autres.
Il est temps d’en parler.
« C’était juste pour rire »
Cette phrase est probablement l’une des plus utilisées lorsqu’une plaisanterie finit par blesser quelqu’un.
Pourtant, une plaisanterie cesse d’être anodine lorsque le rire des uns repose sur l’humiliation d’un autre.
Dans un environnement universitaire comme le nôtre, nous passons énormément de temps ensemble : salles de classe, salles de TP, laboratoires, couloirs, restaurants, cités universitaires, associations et groupes WhatsApp. Chacun peut donc, à n’importe quel moment, se retrouver dans une situation peu avantageuse : dormir après une longue journée, trébucher, manger, adopter une posture particulière ou simplement avoir une apparence physique qui ne correspond pas aux standards de quelqu’un d’autre.
Cela ne transforme personne en sujet de divertissement.
Prendre volontairement une photographie d’un camarade pour attirer l’attention sur son corps et provoquer les moqueries peut notamment relever du body-shaming, c’est-à-dire d’une humiliation fondée sur l’apparence physique. Lorsque ces comportements se répètent, se diffusent ou s’accompagnent de commentaires humiliants, ils peuvent s’inscrire dans une dynamique de harcèlement ou de cyberharcèlement.
Et Internet possède une caractéristique redoutable : la diffusion échappe rapidement à celui qui l’a commencée.
Une photo envoyée à cinq personnes peut être transférée à cinquante. Un statut peut être capturé. Une publication supprimée peut déjà avoir été enregistrée ailleurs.
Le rire de quelques secondes peut ainsi laisser une trace beaucoup plus longue.
Derrière la photo, il y a une personne
Nous ignorons souvent ce que vivent intérieurement les personnes que nous côtoyons.
Un camarade souriant en classe peut traverser des difficultés familiales, affectives, financières ou psychologiques dont personne n’a connaissance. Il peut déjà manquer de confiance en lui ou souffrir du regard qu’il porte sur son propre corps.
Une humiliation publique peut alors devenir une souffrance supplémentaire.
Les conséquences du harcèlement ne doivent pas être minimisées : honte, anxiété, isolement, perte d’estime de soi, difficultés académiques ou détresse psychologique peuvent en découler. Dans les situations les plus graves, le harcèlement et d’autres facteurs de vulnérabilité peuvent contribuer à une crise ~suicidaire~.
Il serait toutefois réducteur d’affirmer qu’une photographie ou une moquerie « cause » à elle seule un ~suicide~ : le comportement suicidaire est généralement multifactoriel. Mais cette nuance ne diminue en rien notre responsabilité de ne pas ajouter volontairement de la souffrance à la vie d’un autre.
À l’ENSPY, l’excellence doit aussi être humaine
Nous sommes étudiants d’une grande école d’ingénieurs. Nous apprenons à résoudre des problèmes complexes, à concevoir des systèmes et à maîtriser des technologies capables de transformer notre société.
Mais quelle valeur aurait cette excellence technique si elle n’était pas accompagnée d’un minimum d’éthique, d’empathie et de responsabilité ?
Nos smartphones sont des outils extraordinaires. Ils nous donnent aussi un pouvoir considérable sur l’image des autres.
Avant de photographier, filmer, publier ou transférer le contenu concernant un camarade, quelques secondes de réflexion peuvent suffire :
« Si j’étais la personne sur cette photo, accepterais-je qu’elle circule ainsi ? »
Et surtout :
« Est-ce que je rirais encore si je savais que cette personne rentrera chez elle profondément blessée par ce que nous venons de faire ? »
Ne soyons pas seulement spectateurs
La responsabilité ne concerne pas uniquement celui qui prend la photo.
Celui qui transfère participe à sa diffusion. Celui qui ajoute une nouvelle moquerie amplifie l’humiliation. Et celui qui constate une situation manifestement dégradante peut choisir de ne pas l’encourager.
Nous pouvons adopter quelques réflexes simples : ne pas photographier quelqu’un dans l’intention de l’humilier ; demander son accord avant de publier une image identifiable ; ne pas transférer un contenu humiliant ; éviter les commentaires sur le corps d’autrui ; demander le retrait d’une publication lorsqu’elle porte atteinte à un camarade ; et aller vers la personne visée plutôt que de rire avec le groupe.
Parfois, un simple message — « J’ai vu ce qui circule. Est-ce que ça va ? » — peut compter énormément.
Notre humour ne devrait jamais coûter la dignité de quelqu’un
Nous pouvons rire ensemble.
Nous pouvons nous taquiner.
Nous pouvons créer des souvenirs de nos années à Polytech.
Mais il existe une différence fondamentale entre rire avec quelqu’un et rire de quelqu’un.
La technologie nous permet aujourd’hui de capturer une personne en une fraction de seconde et de montrer cette image à des centaines d’autres personnes presque instantanément. Cette facilité doit s’accompagner d’une responsabilité proportionnelle.
Alors, la prochaine fois que nous serons tentés de sortir notre téléphone parce qu’un camarade nous semble « drôle », posons-nous une question toute simple :
« Ai-je vraiment besoin de cette photo pour rire ? »
Si la réponse implique d’exposer, de rabaisser ou d’humilier quelqu’un, rangeons le téléphone.
Parce qu’avant d’être une photo, un mème, un statut ou le sujet d’une plaisanterie, c’est un être humain.
Et à l’ENSPY, notre intelligence devrait aussi se mesurer à notre capacité à respecter cette humanité.