Dossiers du Jour

Féminicides au Cameroun

Quand tuer une femme devient un fait divers

Il est des chiffres qui devraient nous arracher au silence. Huit jours, huit femmes assassinées — c'est le bilan glaçant qu'affichait le Cameroun à la fin du mois d'août 2026, avec pour dernière victime en date une enseignante de 44 ans, poignardée dans un hôtel de Yaoundé par un homme qu'elle avait rencontré en ligne alors qu'au moins huit femmes avaient été tuées ces huit derniers jours au Cameroun, soit une femme par jour.  Une par jour. Le temps d'écrire cette phrase, une autre femme camerounaise est peut-être déjà en danger, quelque part, sous le toit qu'elle croyait sûr.

Une hécatombe qui ne dit plus son nom

Le mot "féminicide" a longtemps semblé abstrait, importé, presque théorique dans le débat public camerounais. Il ne l'est plus. Le pays a enregistré 50 femmes tuées en 2023, 67 en 2024, 77 en 2025, et déjà plus de 60 cas avant la fin du huitième mois de 2026  — soit environ 254 vies fauchées en moins de quatre ans. Une autre source, s'appuyant sur un rapport de la société civile publié fin juillet 2026, est encore plus sombre : 53 féminicides ont été recensés entre janvier et fin juillet 2026, dont sept jeunes filles violées avant d'être tuées.

Les chiffres varient selon les sources — signe, en soi, d'un problème : celui de l'absence d'un décompte national unifié et transparent. Mais toutes les études convergent vers une même trajectoire, verticale et alarmante. La progression atteint 54% en seulement deux ans,  un rythme qui devrait suffire, à lui seul, à déclencher un plan d'urgence national.

Le foyer, premier lieu du danger

Ce qui frappe, au-delà des chiffres, c'est la géographie de l'horreur. Ce ne sont ni des ruelles sombres ni des inconnus qui menacent le plus les femmes camerounaises — c'est leur propre maison. Une semaine d'août 2026 l'a cruellement illustré : une femme poignardée par son époux à Bertoua, une autre égorgée à Douala, une troisième tuée à Yaoundé parce qu'elle voulait quitter son compagnon.  Sept jours, sept femmes, sept hommes qui se disaient les aimer.

Le sociologue Claude Abe pose un diagnostic sans détour sur cette dynamique : (cite index="22-1">il évoque une vulnérabilité persistante des femmes camerounaises et une montée des profils d'hommes auteurs de crimes passionnels, liés à la jalousie ou aux tensions sociales.</cite> Un mot revient sans cesse dans les témoignages recueillis après chaque drame : elle voulait partir. Comme si la seule volonté d'une femme de reprendre sa liberté suffisait, aux yeux de certains hommes, à justifier l'irréparable.

Un vide juridique qui coûte des vies

Derrière l'émotion, une réalité institutionnelle dérangeante : le code pénal camerounais ne dispose toujours d'aucune incrimination spécifique pour le féminicide.  Tuer une femme parce qu'elle est une femme, parce qu'elle a voulu partir, parce qu'elle a dit non — c'est, aux yeux de la loi, un homicide comme un autre. Cette absence de qualification juridique n'est pas un détail technique : elle prive les enquêteurs, les magistrats et la société tout entière d'un outil essentiel pour nommer, mesurer et combattre ce fléau pour ce qu'il est réellement.

Face à la colère grandissante, des voix politiques s'élèvent. La vice-présidente d'un parti d'opposition a interpellé directement la ministre en charge du dossier, réclamant un plan national concret de lutte contre les féminicides, un dispositif d'alerte accessible et des structures d'accueil dédiées aux victimes.  Du côté gouvernemental, des mesures existent déjà — mais leur portée reste largement insuffisante face à l'ampleur du drame : une centaine d'abris temporaires, des "Gender Desks" progressivement déployés dans les commissariats, une ligne d'assistance et des formations pour magistrats et policiers.

Ce que ce silence dit de nous

On ne compte plus les drames qui, un temps, indignent les réseaux sociaux avant de s'effacer sous la vague de l'actualité suivante. C'est peut-être cela, le plus terrifiant : que la mort d'une femme puisse devenir une routine médiatique, un fait divers de plus, une statistique qu'on incrémente sans jamais vraiment s'arrêter.

Il ne s'agit pas ici de jeter l'opprobre sur tous les hommes, ni de céder à une lecture simpliste. Il s'agit de nommer un système : celui d'une société qui, trop souvent, minimise les signaux d'alerte, referme les yeux sur les violences conjugales tant qu'elles restent "privées", et n'agit qu'une fois le sang versé. Chaque féminicide est précédé, presque toujours, de mois — parfois d'années — de menaces, de contrôle, de coups ignorés ou tus par peur, par honte, ou par manque de recours réels.

L'appel de Hello World

En tant que média étudiant, nous ne pouvons rester silencieux face à cette réalité qui touche, potentiellement, chacune de nos camarades, sœurs, mères, amies. Nous appelons à :

• Briser le silence — signaler, écouter, ne jamais minimiser un témoignage de violence

• Exiger une loi spécifique — la criminalisation claire du féminicide dans le code pénal camerounais

• Soutenir les victimes — orienter vers les structures d'accueil et les lignes d'assistance existantes

• Refuser la banalisation — chaque nom compte, chaque vie comptait

Le Cameroun ne pourra pas dire, dans dix ans, qu'il ne savait pas. Les chiffres sont là, criants, documentés, officiels. Ce qui manque encore, c'est la volonté collective de transformer l'indignation en action durable — avant que le prochain "cas" ne devienne, lui aussi, une simple ligne dans une statistique.

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